Beaune, le paradoxe

A Beaune, la ville, pourtant vouée corps et âme au vin, fait de l’ombre à son propre vignoble. Par sa superficie, l’appellation est l’une des plus importantes de la région et offre une large gamme de vins, notamment de superbes premiers crus. Une réalité trop souvent ignorée…

C’est un jardin public, comme il en existe des milliers de par le monde. Des arbres centenaires, des pelouses bien vertes, des enfants sur des balançoires, des promeneurs nonchalants et des canards qui glissent sur l’eau de l’étang… Mais ce jardin là - le parc de la Bouzaize à Beaune - a poussé au pied des vignes. Le coteau des premiers crus dévale jusqu’à son mur d’enceinte. De l’autre côté, on est dans les Teurons, premier cru réputé de l’appellation beaune. Beaune et le vin ne font qu’un. Pourtant, la ville cache la vigne, qui s’étend jusqu’à ses faubourgs. La réputation de la capitale viticole, le prestige de son Hôtel-Dieu, joyau du XVe siècle couvert de magnifiques tuiles vernissées, la beauté de ses remparts et de ses vieilles rues pavées, relèguent les vins de Beaune au second plan. Ce déficit de notoriété reflète une double injustice. D’abord, les beaunes ne comptent pas "pour du beurre". Issus de plus de 400 hectares classés en village et en premier cru, ils proviennent d’une des appellations les plus vastes de Bourgogne ; mais surtout, ils savent se montrer superbes, et doués parfois d’une étonnante longévité. Bon nombre de vignerons regrette que Beaune soit une appellation fabuleuse tristement méconnue. Elle possède pourtant de grands vignerons et de grands terroirs. Dans la première catégorie, on rangera le domaine des Hospices, les grandes maisons de négoce, qui sont aussi propriétaires, et toute une génération de producteurs ambitieux, de Beaune ou des communes voisines. Dans la seconde, on mettra les premiers crus, mais peut-être pas tous… Le vignoble se présente comme une bande homogène, qui court sur le coteau, de Savigny au nord à Pommard au sud. “Je ne vois pas de parcelle qui soit indigne d’un premier cru", affirme Henri Cauvard, président du syndicat. D’autres vignerons, sous couvert de l’anonymat, se montrent plus réservés. "Toute la partie située près de la petite route de Pommard, vers les Bellissand, les Sceaux ou les Chouacheux ne donne rien d’exceptionnel", relève l’un d’eux. Un autre ajoute à cette liste le sommet du coteau, citant le haut des Coucherias. De nombreux premiers crus demeurent totalement inconnus des amateurs, pour la simple raison qu’ils ne sont jamais revendiqués sur les étiquettes. Le syndicat viticole a engagé une réflexion sur le regroupement de certains d’entre eux. La grande diversité des terroirs et le nombre élevé de producteurs privent Beaune d’une homogénéité de style. Il existe en effet peu de points communs entre un Teurons vinifié "moderne", à la robe presque noire et au bouquet épicé, et un Cent- Vignes de "l’école classique" plus féminin et souvent plus mince. "Je travaille tous mes vins de la même façon”, explique Geoffroy Choppin de Janvry, du domaine Albert Morot. Plusieurs "climats" font cependant l’unanimité, dont le plus célèbre de tous : les Grèves. Réputés pour leur finesse, les beaunes Grèves réussis ne sont pas des vins légers. Moins spectaculaires qu’un corton ou qu’un pommard Rugiens, ils se distinguent par leur velouté de texture, et ils peuvent montrer un étonnant potentiel de garde. La maison Bouchard Père & Fils possède la mythique Vigne de l’Enfant Jésus, située au coeur des Grèves. Ce premier cru, ou d’autres, mériterait-il un classement grand cru ? Le débat n’est pas d’actualité mais le docteur Lavalle, dans son ouvrage de référence Histoire des Grands Vins de la Côte-d’Or, cite parmi les "têtes de cuvée" - les plus grands vins de Bourgogne - les Fèves et les Grèves… Les blancs représentent environ 10 % de la production. Ils peuvent être remarquables notamment dans le Clos-Saint-Landry, sur les Grèves, les Pertuisots, et bien entendu le célèbre Clos des Mouches. Les beaunes premiers crus blancs réalisent la synthèse entre la minéralité de la colline de corton et le gras de meursault. Le vignoble de Beaune possède aussi une particularité : 25 hectares (situés sur le plateau et en sommet de coteau) sont classés en côte de Beaune. Un côte de beaune ne peut être issu que de la commune de Beaune. C’est une appellation village, pas une appellation régionale. Dans ce secteur, les blancs sont plus vifs, plus minéraux que les beaune, et les rouges ont le caractère de leurs voisins. Lorsqu’ils sont réussis, ils constituent de très bonnes affaires